Voir ce frisque [1] agnelet bondissant avec allégresse dans l'herbe tendre me rend bien guillerette. Dans le jardin, les premiers crocus haussent le col en vigoureuses touches de jaune, parme ou bleu, les merles amoureux se poursuivent en boucle prêts pour la gambille, le bleu du ciel s'alanguit. Même l'herbe est soudain devenue plus verte. Il fait bien sûr encore un peu frisquet [2], mais c'est certain, le printemps retrousse ses manches, bientôt le jardin sortira tout frisque de la grisaille, paré du ruissellement des verts, du foncé au clair, du doux au brillant.
Photographie de Roeselien Raimond, Saute mouton
dimanche, 17 février 2013
Aujourd'hui frisque
Par lynxxe le dimanche, 17 février 2013, 08:30 - Mots oubliés
samedi, 16 février 2013
Aujourd'hui syrtes
Par lynxxe le samedi, 16 février 2013, 09:41 - Mots oubliés
L'île de Sargyll est la plus distante des îles Rouges, à deux jours de voile de Novagath, capitale de la Philistia. C'est à présent la résidence de Freydis, jadis reine d'Audela, dont la puissance maléfique est redoutable.
L'île, protégée des invasions par de magiques sortilèges, est fuie des marins. Ses contreforts sont hantés par des créatures de cauchemar et l'on ne peut surtout pas se fier à celles qui ont une apparence humaine. Ses abords sont parsemés d'innombrables syrtes [1], invisibles à l'oeil du plus exercé des vigies, aspirant les navires qui s'y aventurent pour leur malheur vers d’innommables profondeurs. En ces sombres cavités, des serpents morts, bleu, orange et brun-rouge ondulent le long des parois mouvantes et, au fond de ces puits suintants, une figure peinte à demi humaine dévisage les infortunés de ses yeux mi-clos avec un rictus sardonique. Ainsi sont les syrtes qui engloutissent les marins dans une folie mortelle.
Texte inspiré de James Branch, Figures of Earth (présenté par Alberto Mangel)
Photographie de Rolfe Horne, Weston Beach, Study 2, Point Lobos, CA 2008
mardi, 12 février 2013
Aujourd'hui ravaudage
Par lynxxe le mardi, 12 février 2013, 09:18 - Mots oubliés
Autrefois, les pêcheurs vivant sur l'île d'Awaji au Japon portaient de confortables manteaux, traditionnellement confectionnés par les femmes, avec différentes épaisseurs de lin, chanvre ou coton teint en bleu indigo, finement cousues entre elles. Ce surpiquage permettait d'obtenir des vêtements chauds et résistants, ou d'assembler deux vêtements usagés en camouflant les déchirures.
Puis, sur les plus élaborés de ces manteaux, les sashiko no donza, les surpiqûres de fil blanc ont évolué en de splendides dessins stylisés imbriqués les uns dans les autres, des broderies magnifiques qui avaient aussi le pouvoir de repousser les forces démoniaques.
C'est ainsi qu'entre les mains des femmes, le ravaudage [1] est devenu une œuvre d'art.
Japanese Fishermen's Coats from Awaji Island (UCLA Fowler Museum of Cultural History Textile Series)
jeudi, 7 février 2013
Aujourd'hui icastique
Par lynxxe le jeudi, 7 février 2013, 10:04 - Mots oubliés
J'aime tant cette photo, son énergie, sa légèreté, sa capacité à me faire ressentir le plaisir icastique [1] de ces deux petites filles, à la fois concentrées et radieuses, toute entières dans l'élan joyeux du saut, que je ne trouve rien d'autre à en dire. Je savoure, emportée dans la vitalité du jeu. Le bonheur parfois, c'est simple comme une corde à sauter.
Sten Didrik Bellander, Untitled
Membre de Tio Fotografer, un collectif de dix photographes suédois né après la Seconde Guerre mondiale
A bientôt, je suis en escapade quelques jours
mercredi, 6 février 2013
Aujourd'hui faconde
Par lynxxe le mercredi, 6 février 2013, 09:02 - Mots oubliés
Ah les onomatopées de Franquin ! Des bruitages improbables qui mêlent invention phonétique et graphique dans une envolée fantaisiste et dynamique, saturent l'image et font exploser le gag. Ces zwiiip, ces tchik tchik, ces clinktiklingktink, ces grrrmmmbl, ces kratch skrotch et autres beuuuaaah me réjouissent les yeux et les oreilles. Qui n'a point entendu la Marsupilamie gazouiller ses houbi houbi doudli doudli dadli avant de rouler en boule sa queue cogneuse et, kratch skrotch paf, balancer une sacrée peignée aux méchants, n'a nulle idée de ce qu'est la faconde [1] d'un auteur dessinateur virtuose. Houba houba hop !
André Franquin, Gaston Lagaffe, le chat dingue et Prunelle, une vie de bureau
mardi, 5 février 2013
Aujourd'hui rapetassage
Par lynxxe le mardi, 5 février 2013, 09:15 - Mots oubliés
Si je voulais calligraphier en écriture folle, nul doute qu'il me faudrait rapetasser [1] et rapetasser encore.
Non pas que je sois démunie de la dextérité et de la fougue nécessaires pour virevolter mon pinceau comme "feu illuminant la cendre du trait", et fondre entre eux non seulement les traits de chaque caractère, mais aussi les caractères ici reliés les uns aux autres. Ni que je ne saurais deviner le sens caché du texte révélé par l'emportement inspiré de ma main. Certes pas.
Mais voilà. L’originalité de cette graphie en cursives folles kuangcao tient à ce que ses créateurs, Zhang Xu, fervent adepte du taoïsme, et Huaisu, excentrique moine zen, en ont appuyé l’exécution sur la transe que leur procurait l’ivresse bachique. Et l'ivresse bacchique, jamais je n'y céderai.
Zhang Xu, Quatre poèmes à l'ancienne, dynastie Tang VIIIe siècle (fragments)
lundi, 4 février 2013
Aujourd'hui castelliser
Par lynxxe le lundi, 4 février 2013, 09:00 - Mots oubliés
Ma princesse greffière Valentine est très affairée. Hier, elle ramassait des brindilles et des mousses de toutes les couleurs dans le jardin, je l'entendais se chuchoter : vite vite, pas une minute à perdre, je veux dès demain castelliser... [1] Et, ce matin, elle est venue me prendre par la patte, m'entraînant vers la forêt. Elle s'est ouvert un chemin dans l'herbe mouillée, nez au vent, oreilles bien pointées, moustaches conquérantes, marchant à fière allure. Toute ensommeillée et les pieds humides, je suivais sa queue d'écureuil en panache.
Quand, au détour d'un talus...

J'espère que cette diablesse voudra bien me le prêter un peu, son castel de rêve.
Une cabane (euh, un castel) de Patrick Dougherty. On dit que cette construction serait dans le Jardin Botanique de Santa Barbara. J'ai pourtant la preuve qu'elle est tout près de chez moi. D'ailleurs Valentine y castellise à grand train pour la journée.
dimanche, 3 février 2013
Aujourd'hui vénusté
Par lynxxe le dimanche, 3 février 2013, 09:44 - Mots oubliés
Identification d'une vénusté [1]. Femme-chat. Sensualité androgyne. Allure de danseuse. Sophistication impertinente. Tendre regard narquois.
(pour aujourd'hui, demain ce serait tout à fait autre chose).
Cat bustier body suit de Helmut Lang, photographié par William Claxton (1989)
samedi, 2 février 2013
Aujourd'hui fesse-mathieu
Par lynxxe le samedi, 2 février 2013, 15:02 - Mots oubliés
Solidement agrippé au rebord de la fenêtre de la cuisine il coule vers l'intérieur des regards éplorés. Dès qu'il me sait à l'étage, il grimpe le long de la glycine et s'arrime à la fenêtre du bureau pour clamer son désespoir. L'individu, pour m'attendrir, avait prétendu s'appeler Pablo P., être non tatoué, et devoir courir la campagne en quête d'une maigre pitance. Ses flancs bien rebondis plaidaient le contraire, néanmoins il eut droit à maintes et maintes platées fines. Las, un jour, la vérité éclata au grand jour. Cet envahisseur se nommait en fait Garfield E., avait patte blanche, et habitait la maison derrière la mare, à un champ de blé de là. Alors non, je ne laisserai pas ce fesse-mathieu [1] dicter sa loi, perché tel un oiseau de proie, sur les fenêtres de la maison des bois.
Willy Ronis, Le chat derrière la vitre, Gordes (1957)
mercredi, 7 novembre 2012
Sables étonnants
Par lynxxe le mercredi, 7 novembre 2012, 09:22 - Rêves
Grains de sable : Bleu, Orange & Rose - Une fois brisée puis longuement roulée par les vagues, la pointe d'un coquillage spiralé devient ce grain de sable d'un bleu opalescent. Des morceaux de corail, coquillage et matières volcaniques lui tiennent compagnie dans ses lentes métamorphoses.
Spicules d'éponge et grain de sable spiralé - Trois spicules d'éponge embrassent étroitement un grain de sable spiralé. Les spicules, ces sortes d'épines formées de silice, constituent le squelette de la plupart des espèces d'éponge.
Puffy Star du Japon - Ce sont les débris de minuscules protozoaires qui donnent aux grains de sable de Okinawa ces belles silhouettes de petites étoiles.
Un voyage au cœur des grains de sable, par la grâce magique du microscope.
dimanche, 4 novembre 2012
J'aimais sortir à l'aube
Par lynxxe le dimanche, 4 novembre 2012, 15:16 - Mots
Je me lève, je vois
Que notre barque a tourné, cette nuit.
Le feu est presque éteint.
Le froid pousse le ciel d'un coup de rame.
Et la surface de l'eau n'est que lumière,
Mais au-dessous ? Troncs d'arbres sans couleurs, rameaux
Enchevêtrés comme le rêve, pierres
Dont le courant rapide a clos les yeux
Et qui sourient dans l'étreinte du sable.
Yves Bonnefoy, La pluie sur le ravin (extrait), Poésie/NRF
Goran Jovic, Harvester of the sea, Tanzanie (son site)
mardi, 30 octobre 2012
Que peuvent bien faire les vaches toute la journée ?
Par lynxxe le mardi, 30 octobre 2012, 23:34 - Animals
« C'est devant l'étendue du vide, qui me semblait être leur existence, raconte Emmanuel Gras, que j'ai eu envie d'en faire un film. Ni un documentaire “sur” des animaux, ni juste un film où il y a des animaux, mais un film qui essaye de se rapprocher de ce qu'est “être un animal”. C'est en imaginant ce que pouvait être leur vie que je me suis rendu compte qu'il fallait rentrer dans un autre rapport au temps et au monde, pour saisir ce que pouvait être leur existence. »
Des vaches charolaises blanches. Un paysage vallonné aux douces teintes de vert et de brume, des pâtures qui dégringolent, des pissenlits et des brassées de paille. Le film ne montre rien d'autre, ne dit rien d'autre. Un quotidien de vaches au pâturage qui s'égrène. La vraie vie des vaches. Meugler, brouter, ruminer, pisser, observer, mettre bas, léchouiller, humer, chasser les mouches, s'allonger dans l'herbe, attendre, s'attendre, se suivre, s'éviter, se regarder, essuyer l'orage, se rapprocher, détaler au trot, s'immobiliser, piquer des pommes, partir.
Et l'on en reste saisi. Captivé. Respect, les vaches.
Pour sûr, l'ami Norge aurait aimé, lui qui savait regarder les vaches, connaissait la délicatesse de leur œil et de leurs pensées... « des pensées un rien lentes, ruminées mais délicates. Un bleuet, une fée, un peu d'avenir, une mouche, un rayon de lune... »
Bovines, ou la vraie vie des vaches, un film de Emmanuel Gras (2012)
samedi, 13 octobre 2012
Petit précis lapinesque d'aromatique des couleurs
Par lynxxe le samedi, 13 octobre 2012, 16:58 - Mots
En ce moment me dit le Rouquin en fronçant le nez, ça sent le brun mâtiné de rouille et de sépia. Des effluves riches et profondes que j'adore, une brassée voluptueuse où je me baigne à profusion, qui m'emplit les naseaux et me régénère tout entier. Ces diverses tonalités brunes sentent la forêt, l'humus, les remugles de feuilles pourrissantes mêlées à la terre humide de l'automne, la paille rôtie par les derniers rayons du soleil, le poivré des glands et des baies, le miel des raisins violets dont la peau a éclaté. C'est l'odeur de la sécurité, la tiédeur tranquille du terrier, quand je m'enfouis dans l’âcreté bienveillante des craquantes fougères que j'ai moissonnées.
En presque aussi odorant, je te parlerai ensuite du vert. Parce que le vert, le sais-tu, c'est un fumet affriolant qui s'exhale des haies et des champs, et qui croque sous la dent. Le vert fleure bon l'acidulé des herbages, la fraîcheur des rosées matinales, la timide suavité des fleurs champêtres. Et, par dessus tout, il m'offre ce fondant aigre-doux du trèfle ou de l'oseille, ce mordant élastique des feuilles de pissenlit dont je fais mes délices. Écoute toutefois ce conseil : il faut prudence garder et ne pas toujours céder aux tentants arômes de cette régalade verdoyante. Gare au gros ventre !
Mais c'est le noir qui a ma préférence. Le noir, sans mentir, est l'odeur que je perçois le mieux, je peux même la saisir entre mes moustaches pour en décortiquer toutes les subtiles fragrances. Comment te dire ? C'est plein, c'est rond, c'est dense et ce n'est jamais pareil. Il y a des milliers d'effluves dans le noir, des fortes, des douces, des sombres, des brillantes. Mais toutes, je te dis bien toutes, sont vibrantes d'allégresse. Le noir c'est la senteur enivrante de la liberté, des courses folle dans la pénombre stimulante des nuits.
Bien évidemment, j'aime aussi la note parfumée du bleu, vive, légère, qui virevolte dans l'air au printemps. Mais, entre nous, l'odeur du bleu est un peu fade, rien à voir avec la puissance des alliances olfactives qu'opère le noir. Avec le bleu, pour ne rien te cacher, mon nez n'est pas rassasié, je reste sur ma faim.
Le gris, je ne t'en parlerai guère. D'aucuns prétendent que je vois gris comme les chats. Mais tu as pu te rendre compte que ce n'est là que racontar. Alors le gris, je dirais que c'est plutôt inodore comme une vapeur de brume, parfois fétide comme un relent de brouillard, souvent cotonneux, c'est tout ce que je peux en dire.
Le jaune me demandes-tu ? Le jaune, vois-tu, c'est un parfum sacré chez nous les lièvres mâles. Qui met tous nos sens en émoi. Une onde chatoyante de sensualité qui émane de la hase quand nous lui faisons la cour et qu'elle va se laisser subjuguer par notre flamme ardente. Le jaune embaume le fruit mûr relevé d'une pointe safranée, la vitalité des passions amoureuses, l'or radieux de la fécondité.
Le rouge, non, je ne l'aime pas du tout. C'est une odeur cruelle de poudre, de sang et de peur. Une odeur puante qui vous déchiquète comme un coup de fusil.
Un entretien aimablement accordé par Le Grand Lièvre d’Écosse, me voyant peiner à établir des correspondances couleurs / odeurs (je rêvassais sur la belle consigne du jour pour le jeu des 366 réels à prise rapide, découverte chez Franck : « Aujourd'hui, une couleur qui sent »).
La bestiole prend bien sûr des libertés avec la consigne et dérive volontiers sur le goût. Je la comprends. L'odeur des couleurs donne faim. C'est la vie !
Une photographie de Margaret J Walker, Mountain Hare giving me a wink (à voir, son reportage chez les lièvres, génial).
dimanche, 7 octobre 2012
C'est un chanteur abandonné
Par lynxxe le dimanche, 7 octobre 2012, 15:05 - Musics
C'est arrivé sans crier gare. Je me suis mise à écouter et réécouter 'Quelque chose en nous de Tennessee'. Cet album conçu par Michel Berger est mon dernier du chanteur abandonné. Il y avait eu des éclipses entretemps. Mais j'aimais cette chanson et, à cette époque, je trouvais le chanteur vraiment beau. Un peu griffé par la vie, bien affûté avec ses pommettes marquées, et ce sourire bouleversant qui s'étire timidement puis largement, plisse et éclaire tout le visage.
Bien des années auparavant, je le trouvais encore plus beau. J'avais dix ou onze ans. Portée par une foi enfantine en l'avenir et en l'amour, je ne doutais pas qu'un jour prochain, dès que je serais un peu plus grande, nous nous croiserions et qu'il succomberait sur le champ. Ce serait mon amoureux, promis, juré, craché. Nous ne nous sommes pas rencontrés.
A douze ans, je suis, de loin, tombée amoureuse du fils du pâtissier du village, avant d'entamer un peu plus tard, une carrière de cœur d'artichaut qui n'a duré qu'un temps. Je possédais ce don, cette merveille, cette capacité à rebondir, me relever d'un chagrin et me lancer vers de nouvelles histoires, cette volonté de toucher du doigt ce que je désirais, de vivre ce que j'imaginais. Mais surtout cette aptitude à croire en demain et en ses possibles qui me manque terriblement aujourd'hui.
jeudi, 27 septembre 2012
Le coeur de la mer est un abîme
Par lynxxe le jeudi, 27 septembre 2012, 10:46 - Mots
La mer attend son large, cherche ses eaux, désire le bleu, crache et crie, s'accroche et défaille, quand son écorce et sa coquille se brisent, et la fragile ardoise de ses clochers, et tous les verres qu'elle a vidés puis jetés derrière les taillis.
La mer chuinte au soir et peluche, avant de s'endormir, la tête entre les bras, comme une enfant peureuse, quêtant dans la nuit calme des idées d'aurores et d'émoi, encore un peu de vin, de vent et de clarté, un peu d'oubli.
Son gros cœur de machine s'effondre dans son bleu ; sa servitude quémande son salaire de sel : quelques gouttes, un bout de pain, un butin si maigre, pas même de quoi gagner le large après tant de vagues remuées tout ce temps !
Elle brûle de se défaire du ciel qui la manie, la flatte ou la conspue : ô ces ailes qui lui manquent, cet horizon partout à bout portant ! Verra-t-elle jamais se lever son jour, dans la pénombre d'un prénom de femme ?
Elle n'a ni corps ni chair à elle : elle revient de nulle part et parle de travers, elle rêve à autre chose ; elle parle et rêve de choses et d'autres : pourquoi donc ne pas dire que le temps à midi s'arrête au fond d'un lac ?
On prétend que le bleu perle sous sa paupière : on la croit folle, elle se désole, rêvant pour rien de branches et de racines, assise sur une espèce de valise en cuir au bout de la plage où personne ne viendra la chercher.
Quelle nuit, quel jour fait-il dans sa tête engourdie de femme assise ? Elle ouvre en grand les bras aux enfants accourus du large. Il lui plaît d'exciter leurs rires et leurs éclaboussures, de baigner les pieds nus, de lécher la peau claire.
Mais vivre n'est pas son affaire : elle ne raconte pas son désir, fiévreux d'images et de rivages ; elle n'ira guère plus loin que ce chagrin-ci, d'un impossible bleu lavande, celui d'anciennes lettres d'amour et de mouchoirs trempés.
La voici d'un gris de sépulcre, avec tout ce vide autour d'elle, cueillant la mort d'un baiser brusque, suçant le noyau et crachant le fruit, titubant comme le souvenir, priant parfois très bas, brisant après le rêve la cruche qu'il a vidée.
Son cœur est un abîme qui recommence jour après nuit la même journée obscure, qui chante de la même voix brouillée le désordre et le bruit, qui va, lavant sa plaie, toujours poussant pour rien son eau pauvre en amour.
Jean-Michel Maulpoix, Amertume de la mer (son site, où ce poème a été publié)
Nigel Jarvis, Silecroft #6, Clouds, Silecroft #8, Silecroft #4 (son site et son flickr)
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