
Valentine Chacureuil est très contrariée. Il se passe de drôles de choses à la maison des bois. Des fantômes mal intentionnés se baladent dans la tuyauterie, occasionnant des débordements par ci, des blocages par là, du goutte à goutte ailleurs... Et pire, il y en a un même un qui a osé établir ses pénates sur mon dos pour y jouer de la contrebasse. Valentine, gardienne du foyer très attachée au maintien de l'ordre, m'assure en outre que d'identiques bizarreries se déroulent chez un de ses grands amis du woueb.
Tandis qu'elle chausse ses gants de boxe et fait chauffer de menaçantes mixtures dans son grand chaudron afin de procéder séance tenante à un exorcisme ici et là-bas, je m'en vais quérir le secours de la littérature.

C'est moi l'ours des tuyauteries de l'immeuble, des tuyaux de l'eau chaude, du chauffage, de l'air frais, je vais par les tuyaux d'étage en étage, je suis l'ours qui va par les tuyaux.
Je crois qu'on m'apprécie car mon poil nettoie impeccablement les conduits, je cours dans les tuyaux sans répit et sans trêve et rien ne me plaît tant que de passer d'étage en étage en glissant le long des tuyaux. Parfois, je sors une patte par un robinet et la jeune fille du troisième crie qu'elle s'est brûlée, ou je grogne à la hauteur du fourneau du deuxième et la cuisinière Wilhelmine se plaint qu'il tire mal. La nuit, je vais en silence, je vais sur la pointe des pattes, je sors mon nez sur le toit pour voir si la lune danse là-haut, puis je me laisse glisser dans la cheminée, comme le vent, jusqu'aux chaudières du sous-sol. Et l'été, je nage la nuit dans le réservoir piqueté d'étoiles, je me lave le museau, d'abord avec une patte, puis avec l'autre, puis avec les deux à la fois ce qui me remplit d'une joie extrême.
Après quoi, je dégringole par tous les tuyaux de la maison en grognant d'aise et les maris-et-femmes s'agitent dans leurs lits et pestent contre la plomberie défectueuse. Il y en a même qui allument et notent sur un petit papier : penser à se plaindre au gérant. Je cherche le robinet qui est resté ouvert à quelque étage -il y en a toujours un- je mets le nez dehors et je regarde l'obscurité des chambres où vivent ces êtres qui ne peuvent se promener dans les tuyaux et j'ai un peu pitié d'eux à les voir si grands et si maladroits, à les entendre ronfler et rêver à voix haute, ils sont si seuls. Lorsque le matin ils se lavent la figure, je leur caresse les joues, je leur lèche le nez, et je m'en vais, vaguement assuré de leur avoir fait un peu de bien.
Julio Cortázar, Discours de l'ours, in Cronopes et Fameux, NRF/Gallimard
Maurice Sendak, Max et les Maximonstres, L’École des loisirs
Nous décidons donc, avant d'aller dormi ce soir, de glisser ce beau discours à la chaudière, notre Dieu Lare, qui nous n'en doutons pas, en ronronnera de plaisir et mandatera l'ours pour chasser tous les emmerdouilleurs de tuyaux. Et peut-être même que demain matin, un ours me posera sur le nez un bisou tout mouillé (au lieu qu'un chat me dépose sur les pieds un mulot terrorisé).
